Droits de douane: les producteurs de fruits et légumes appellent Ottawa à l'aide


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Par La Presse Canadienne, 2024
MONTRÉAL — Les Producteurs de fruits et légumes du Canada (PFLC) vivent dans la plus profonde inquiétude à l’approche de l’annonce de droits de douane américains promis par le président Donald Trump, après avoir goûté à ce fruit empoisonné une première fois au début de mars.
Une étude réalisée pour l’association soulève une foule de questions quant à la viabilité de leur industrie, déjà soumise aux aléas des changements climatiques et à l’explosion des coûts de leurs intrants si les programmes de soutien gouvernementaux ne sont pas rapidement ajustés à la nouvelle réalité.
L’étude du Groupe AGÉCO révèle en effet que les droits de douane américains de 25 % imposés durant trois jours, du 4 au 6 mars dernier lorsque Donald Trump a changé d’idée, ont entraîné une perte de 6 millions $ seulement pour les producteurs de serre de l’Ontario. Or, il ne s’agit là que d’un exemple très restreint d’une réalité à laquelle sont confrontés l’ensemble des producteurs de fruits et légumes en serre ou en plein champ, soit la dépendance face au marché américain.
Menace à la souveraineté alimentaire
Les Canadiens ne consomment en effet que la moitié environ de leur production de fruits et légumes, la quasi-totalité (91,5 %) de l’autre moitié étant exportée vers les États-Unis. Difficile pour ces producteurs d’envisager une diversification des marchés puisqu’il est question de produits frais périssables qui ne peuvent être entreposés ou transportés outre-mer, ce qui les attache au marché américain. Sauf que l’ajout de droits de douane par les États-Unis leur enlève tout attrait en termes de prix.
Il ne serait pas envisageable non plus d’offrir sur le marché intérieur la production normalement exportée puisqu’une telle abondance ferait chuter les prix bien en-deçà du seuil de rentabilité pour les producteurs.
Les droits de douane, en d’autres termes, menacent la souveraineté alimentaire du Canada à terme parce que de très nombreux producteurs ne pourraient pas survivre dans de telles conditions. «L’industrie horticole demande un soutien urgent face aux tarifs douaniers et d’intensifier les efforts pour obtenir des solutions à long terme intéressantes afin de favoriser la résilience et la compétitivité du secteur», explique le porte-parole des PFLC, Patrice Léger-Bourgouin.
Peu d'incitatifs pour la relève
L’inquiétude s’est ainsi manifestée avec insistance lors de l’assemblée générale des PFLC il y a trois semaines, raconte-t-il. «Les fermes sont endettées et la préoccupation première des producteurs, quelle que soit la région d'où ils venaient au Canada, c'était: comment la relève sera-t-elle en mesure économiquement de prendre la relève des termes familiales? Au Québec, l'âge moyen d'un maraîcher, c'est 54 ans. Alors, quand tu ne travailles que pour payer tes dettes et qu’en plus les mauvaises saisons s'accumulent, soit pour des raisons commerciales ou des raisons climatiques, ils se demandent ce qui va arriver dans un avenir plus ou moins lointain et, dans le domaine, cette question-là est extrêmement préoccupante.»
L’étude suggère plusieurs mesures, à commencer par une bonification et un élargissement des cinq grands programmes de soutien du gouvernement fédéral, dont plusieurs s’apparentent à une forme d’assurance. Certains sont inaccessibles à certains types de producteurs, d’autres sont carrément boudés par les maraîchers parce qu’ils exigent des déboursés trop importants pour la hauteur de compensations qu’ils offrent en cas de difficultés. La révision de certains programmes, soit les programmes Agri-stabilité, Agri-relance, le Programme de paiements anticipés et Agri-investissement s’avère urgente, selon les auteurs de l’étude, qui précisent que «l'ensemble actuel de programmes de gestion des risques de l'entreprise (GRE) était déjà insuffisant pour les producteurs de fruits et légumes du Canada, et les récentes perturbations extraordinaires des relations commerciales entre le Canada et les États-Unis ont rendu ces vulnérabilités encore plus aiguës. L'objectif est de mettre en place une réponse urgente et pancanadienne».
Moins d'aide au Canada qu'ailleurs
Les producteurs agricoles en général sont souvent pointés du doigt pour leurs demandes incessantes de soutien gouvernemental. Il faut toutefois préciser que ce genre de soutien est répandu partout et que celui offert par les pouvoirs publics d’ici est inférieur à ce qui est offert ailleurs, souligne Patrice Léger-Bourgouin.
«Quand je compare par exemple les programmes que les homologues américains ont ou ce qu'on est en train de créer dans l'Union européenne à la suite des manifestations de 2024, j'en arrive à la conclusion que les producteurs canadiens ont beaucoup moins de soutien économique des gouvernements. Et dans le cas spécifique des programmes de gestion de risque, c'est un modèle qu’on a décidé collectivement au Canada, il y a des lustres, de mettre en place. Il ne faut pas oublier que les producteurs plongent leurs mains dans leurs poches pour assurer la pérennité de ces programmes-là. C’est un outil qui est censé assurer la protection du public en termes de sécurité alimentaire. C'est un choix de société qu'on se donne d'avoir des fermes qui sont en mesure de faire face financièrement à des contraintes comme les changements climatiques.»
Outre l’insuffisance des programmes fédéraux, l’étude note que la lenteur du fédéral à verser les compensations ajoute une pression sur les producteurs qui doivent payer de leur poche en attendant de recevoir l’argent fédéral et, souvent, s’endetter encore davantage pour ce faire.
Aussi, note-t-on, un problème propre aux producteurs de fruits et légumes est le manque de transformation ici même au Canada qui oblige les producteurs canadiens à se tourner vers les usines de transformation américaines qui renvoient leurs produits chez nous, ajoutant un potentiel de coûts liés aux passages de la frontière. «Cette lacune structurelle limite la capacité des producteurs canadiens à s'adapter aux chocs économiques et exacerbe les vulnérabilités de la chaîne d'approvisionnement, écrit-on. Les soutiens immédiats à court terme devraient inclure des investissements stratégiques dans les infrastructures de transformation.»
Aider les plus démunis
Il faut également saluer une des propositions de l’étude pour faire face à une éventuelle fermeture du marché américain, soit de retirer les surplus du marché et de les rediriger vers les plus vulnérables. «La production de fruits et légumes du Canada dépassera probablement la capacité de consommation nationale pendant les périodes de perturbation des échanges. Ce programme permettrait d'acheter les produits horticoles périssables excédentaires à leur juste valeur marchande et de les distribuer par l'intermédiaire de canaux institutionnels, notamment le futur programme alimentaire scolaire pancanadien, les banques alimentaires, les organisations communautaires et les institutions publiques.»
«Le secteur canadien des fruits et légumes, nous rappelle-t-on, représente une contribution annuelle de 7,4 milliards $ en valeur à la ferme en 2023. Avec 97 % d'exploitations familiales, le secteur est à la fois un moteur économique et un élément essentiel du développement économique rural et de la stabilité des communautés à travers le pays.»
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne